Repenser nos modèles de société
Depuis la crise sanitaire de 2020-2021, nos certitudes sociales, économiques et environnementales ont été profondément ébranlées. Si la pandémie avait déjà mis au jour l’urgence de repenser des modes de vie fondés sur une consommation effrénée et une inégalité systémique, elle s’inscrit désormais dans un contexte de polycrise : climat, perte de biodiversité, pollution, crises sanitaires persistantes, inflation, tensions géopolitiques, et fragilité des équilibres économiques.
Dérèglements climatiques, déséquilibres écologiques, inégalités sociales et de revenu….
Répondre à un seul symptôme des crises en cours ne suffit pas. Fiona Ottaviani [1]
L’enjeu aujourd’hui est d’accompagner une transformation radicale de l’organisation socio-économique pour assurer le passage d’un paradigme de la croissance infinie à un paradigme du prendre soin. Dans ce dernier paradigme, l’économie assurerait la soutenabilité des conditions immatérielles et matérielles (biophysiques et socio-institutionnelles) au service de la reproduction de la vie.
Il est urgent de faire un pas de plus dans la réflexion sur un changement de paradigme en faveur du bien vivre.
Nous avons identifié 3 défis majeurs que nous situons dans l’image du Donut de l’image proposée par Kate Raworth
A partir de cette image, Kate Raworth introduit les notions de plancher social et plafond environnemental, qu’elle définit comme « les deux bornes indépassables de nos systèmes politiques et économiques.[..] C’est entre ces limites sociales et planétaires que se trouve un espace juste et sûr pour l’humanité, pour assurer les besoins et des droits de tous dans les moyens de notre planète » [2]
[1] Fiona Ottaviani. Penser l’entre. Envie de Changer, n°4, p. 7
[2] Kate Raworth, « Un espace sûr et juste pour l’humanité », Revue projet n°356, Janvier 2017
Le défi d’une société “riche pour tout le monde et riche de tout son monde”: lutter contre les inégalités et construire un “plancher social”
“Le bien vivre est lié à la capacité de se retrouver ensemble, dans une société sans pauvreté, riche pour tout le monde et riche de tout son monde .” Vivian Labrie [1]
Un monde écologiquement soutenable n’aurait pas de sens s’il est réservé à une minorité. L’expérience des gilets jaunes en France a révélé notre grande difficulté à concilier “fin du monde et fin du mois”. Or, ce sont les plus précaires qui subissent le plus fortement l’impact des dérèglements environnementaux : exposition aux risques, inégalité d’accès aux services et ressources nécessaires aux changements de mode de vie et donc inégalités de santé. Et ce sont aussi eux qui sont les plus éloignés des lieux d’influence et de pouvoir et donc des lieux où se fabriquent les politiques dites “de transition”. Cette très forte interdépendance entre questions sociales et environnementales est encore trop souvent invisible voire impensée, ce qui pose une série de questions :
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Comment rendre visible la manière dont les enjeux environnementaux impactent, accentuent ou transforment les inégalités (sociales, de genre, Nord/sud …) ?
On ne subit pas les effets de la crise environnementale de la même manière, selon la classe sociale, le genre ou la minorité ethno-raciale à laquelle on appartient. Or le discours écologique dominant décrit souvent la question écologique comme étant vécue uniformément par la population mondiale. La notion d’« inégalités écologiques » permet de montrer que les différentes catégories de population ne sont pas égales face au changement climatique par exemple. Ramzig Keucheian [2]
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Comment rendre compatibles des objectifs trop souvent pensés comme antagonistes ?
Quand la survie des peuples les plus pauvres dépend de leur milieu, la lutte pour la vie rejoint celle pour la biodiversité. Joan Martinez Allier [3]
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Comment prendre en compte et dépasser ces inégalités dans les réponses aux défis environnementaux, à l’échelle locale comme à l’échelle mondiale ? Quelles sont les synergies déjà existantes ?
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Comment tenir le cap d’une transition écologique qui ne laisse personne au bord de la route ?
C’est la problématique posée par le Conseil scientifique de Grenoble Capitale Verte de l’Europe 2022 :
Le changement climatique affecte de manière différente les différentes régions de la planète et les populations qui y vivent. Élévation des températures et modifications du cycle hydrologique dessinent une carte de vulnérabilités sur laquelle les populations les plus exposées ne sont pas celles qui ont la plus lourde responsabilité dans le dérèglement climatique. De nouvelles problématiques juridiques émergent de ces vulnérabilités différenciées, que ce soit au niveau de la protection des individus ou de la responsabilité à faire porter aux entreprises et aux Etats. Faire appel au juge est-il la solution la plus efficace pour faire progresser la justice climatique ?
“Le dépassement des limites planétaires et les inégalités sont des comaléfices du système socioéconomique actuel. La crise environnementale accentue les inégalités et ces dernières sont un frein important aux transformations nécessaires pour faire face aux dérèglements environnementaux.” Fiona Ottaviani, Hélène L’huillier, Fanny Argoud [4]
[1] Vivian Labrie, chercheure autonome, Québec, In 1er Forum International pour le Bien vivre, Retour en mots et en images
[2] Ramzig Keucheian, in Basta, Écologie des pauvres, écologie des riches : quand les inégalités sont aussi environnementales, juin 2014
[3] Voir par exemple Jean Monestier, Quand la lutte des peuples pauvres rejoint l’écologie, Reporterre, mai 2015
[4]Fiona Ottaviani, Hélène L’Huillier, Fanny Argoud, 2024.
Indicateurs de bien vivre et cobénéfices de la sobriété. 170 pages.
Cet ouvrage est disponible en ligne
Le défi du changement de modèle : réduire notre empreinte et préserver les limites planétaires grâce à un “plafond environnemental”
Les modélisations existantes sur la neutralité carbone ou la préservation de la biodiversité, deux piliers indispensables à la survie de l’humanité sur la planète, montrent la nécessité d’un changement radical des modes de consommation et de production. Or, côté consommation, dans les sociétés occidentales ce changement est associé à des renoncements, à la fin d’un “bien-être” fondé sur la prospérité et l’espérance d’une vie toujours plus facile génération après génération. Et côté production, la remise en cause de notre modèle de développement inquiète, autant à cause des risques qu’il génère pour un certain nombre d’emplois, qu’à cause de notre grande difficulté à imaginer un modèle moins gourmand en énergie et en ressources.
- Comment étayer et diffuser le constat de l’incompatibilité entre notre modèle de développement et le respect du vivant ? Comment le raconter pour embarquer le plus grand nombre, décrypter les impasses du système, et démultiplier les capacités de chacun à contribuer librement au changement?
- Comment sortir de nos habitudes, nos sentiers de dépendance? Concrètement, à l’échelle individuelle, comment réconcilier sobriété et bien-être ? A l’échelle politique et économique, comment faire sauter les verrous de notre système et accompagner la transition vers un système plus circulaire, sobre et inclusif?
- Comment trouver la bonne échelle d’intervention, entre local et global ? Entre l’individu, les collectifs et l’ensemble de la société?
Au delà du plafond environnemental, réduire notre empreinte par la sobriété
L’ADEME (2020, 2024) , définie la sobriété comme reposant sur trois piliers :
- Limiter les impacts de nos activités sur l’environnement et les limites planétaires.
- Questionner nos besoins réels et la manière dont on y répond.
- Changer nos pratiques, à la fois à l’échelle individuelle et collective.
A l’inverse de l’efficacité énergétique ou à la substitution (par exemple remplacer une ressource par une moins polluante), la sobriété voit plus loin : elle interroge directement nos besoins, nos modes de vie et de consommations. C’est ces remises en question qui créent un lien fort avec les enjeux des indicateurs alternatifs et du bien vivre.
Les 3 critères de définition de la sobriété, issu du rapport ADEME : Impulser une politique de sobriété sur mon territoire. Méthode, exemples et outils pour les collectivités locales, par ,Sacha HUTHWOHL, Nicolas THIBAULT, David CORRE et Gaël VIRLOUVET.
Selon le GIEC s’intéresser à la sobriété est important car:
« Les politiques de sobriété regroupent un ensemble de pratiques et de mesures du quotidien qui permettent d’éviter la consommation excessive d’énergie, de matériaux, de sols ou d’eau tout en garantissant le bien-être de tous dans le respect des limites planétaires. » [1]
La sobriété, comme levier du bien vivre
De nombreuses d’études montrent que la sobriété n’est pas synonyme d’un mode de vie austère et restrictif, mais un outil pour améliorer pour répondre aux besoins de la qualité de vie :
- Pour Creutzig et al. (2022) [2], les mesures de sobriété permettent d’atténuer les impacts environnementaux des activités humaines, tout en faisant du lien avec le bien-être.
- Cherdo et al. (2024) [3] de l’UNIL , dans leur revue de littérature, soulignent que la sobriété énergétique peut générer des co-bénéfices sociaux importants. Elles définissent les co-bénéfices comme « les effets positifs qu’une politique ou une mesure pourrait avoir sur d’autres objectifs que son objectif principal, augmentant ainsi les avantages globaux pour la société ou l’environnement d’une telle mesure »
Leur étude montre alors que la sobriété énergétique permet :
- Amélioration du bien-être et de la qualité de vie ;
- Renforcement de la justice sociale ;
- Meilleure résilience des organisations et des territoires.
Ces recherches montrent qu’en repensant nos réponses à nos besoins, la sobriété peut aider à trouver un équilibre entre la limitation des impacts sur les ressources naturelles tout en répondant au bien-être de la population. Il est alors nécessaire de déconstruire l’idée selon laquelle un mode de vie plus sobre serait synonyme de vie malheureuse.
Sobriété et besoins essentiels
Des seuils à définir collectivement afin de ne pas les dépasser
La sobriété nous amène à réfléchir à la différence entre :
- Les consommations essentielles, nécessaires à la santé, à la vie et au bien-être de tous ;
- Les consommations non-essentielles, qui consomment beaucoup de ressources sans toujours améliorer la qualité de vie (Kromand et al., 2025) [4].
L’idée est de privilégier des réponses qui permettent de répondre à plusieurs besoins et qui seraient alors plus sobres sur leurs impacts, afin de ne pas épuiser les capacités de régénération des écosystèmes et des sociétés humaines.
Pour lier la sobriété aux les démarches du bien vivre, il est nécessaire de :
- Interroger systématiquement les modes et manières de répondre à nos besoins : comment y répondre et consommer sans surexploiter les ressources de la planète ?
- Définir des seuils de suffisance sociaux et environnementaux : déterminer ce qui est nécessaire pour vivre dignement et pouvoir répondre à ses besoins, sans dépasser les seuils des limites planétaires.
Ces seuils doivent être pris en compte à tous les niveaux :
- Dans les choix techniques (par exemple, les méthodes de calcul d’indicateurs de bien-être) ;
- Dans les démarches participatives, pour intégrer la voix des citoyens ;
- Dans la coordination entre les organisations et les territoires (Malay, 2021).
La sobriété n’est alors pas qu’une contrainte écologique et de mode de vie. Elle permet d’interroger nos vrais besoins, de proposer des modes de vie plus durables et soutenables et elle peut être un moteur de bien-être collectif, de justice sociale et de résilience des sociétés.
[1] Changement climatique 2022 : Atténuation du changement climatique. Contribution du Groupe de travail III au sixième rapport d’évaluation du GIEC
[2] Solutions axées sur la demande pour l’atténuation du changement climatique compatibles avec un haut niveau de bien-être. Nature Climate Change. Creutzig, F., Niamir, L., Bai, X., Callaghan, M., Cullen, J., Díaz-José, J., et al. (2021).
[3] Revue de littérature sur la Sobriété énergétique, par Andréa Cherdo, Catherine Lavallez et Jean-André Davy-Guidicelli.
[4] Développement de principes de partage fondés sur la suffisance pour une évaluation de la durabilité environnementale absolue, en utilisant des normes de vie décentes et les limites planétaires. Sustainable Production and Consumption. Kromand, J. B., Tilsted, J. P., & Bjørn, A. (2025).
Le défi politique et démocratique : tenir le cap du bien-vivre
Le passage à l’action semble chaque jour plus pressant face à l’urgence climatique. Pourtant, le temps plus lent et plus long de la discussion, de l’appropriation, reste nécessaire. Ce paradoxe, cette tension entre parole et actes, entre urgence et décantation fait émerger l’impérieuse nécessité du politique. Elle impose de trouver la juste place des acteurs, des citoyens, du débat public.
La réflexion sur de nouveaux indicateurs, plus ajustés à ce “cap bien-vivre” révèle la nécessité d’une nouvelle convention, un accord entre tous.
- Comment repenser ce qui fait bien commun, notamment via le débat public? Comment construire un “nouveau contrat social”, une “convention du bien-vivre” qui repense la relation à soi, aux autres et au monde? Comment faire en sorte que l’engagement des différentes parties prenantes soit possible, réel et solide (acteurs publics, entreprises, citoyens…) ? Comment s’appuyer sur des seuils et indicateurs choisis et acceptés collectivement en croisant les expertises ?
- Comment intégrer cette boussole du bien-vivre dans les lieux et les moments de décision, afin de soutenir des décisions politiques, économiques ou de choix de vie en période de transition ?
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Le cap du bien vivre